François de La Mothe Le Vayer, De la liberté et de la servitude, 1643

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Dans cet extrait de De la liberté et de la servitude, ce philosophe et écrivain du XVIIe siècle met en lumière les mécanismes de la servitude volontaire des courtisans qui ont l'espoir de satisfaire leurs ambitions à la cour.

Il n'y a rien à quoi un courtisan1 ne se soumette pour complaire2 à cette douce espérance qui ne le quitte jamais, et que les Italiens ont fort bien nommée « le pain des misérables ». Les mouches ne peuvent être diverties3 de suivre le miel. Une fourmi fera plus de chemin en peu d'heures, en proportion de son corps, pour aller chercher quelques grains de froment, que le Soleil en toute sa révolution journalière4. La proie fait quitter les bois aux bêtes les plus farouches. Et un peu d'appât oblige le poisson à se jeter dans la nasse5, ou à se prendre à l'hameçon. Mais la passion qu'ont tous ces animaux pour ce qu'ils affectionnent le plus n'a rien de comparable aux désirs des hommes de Cour qui donnent les plus beaux jours de leur vie, et renoncent volontairement à leur liberté, sur la créance6 qu'ils prennent de pouvoir un jour satisfaire à tous leurs souhaits. Car, encore que l'expérience ait fait connaître à tout le monde qu'il est à peu près du service des grands7 comme des voyages de long cours, d'où véritablement quelques-uns retournent riches mais où la plupart aussi périssent misérablement, et quoiqu'il soit aisé de remarquer que fort peu de ceux qui plongent dans ce grand océan de la Cour reviennent au-dessus, et se peuvent vanter d'en avoir rapporté des perles, si est-ce que8 personne ne peut profiter de l'exemple d'autrui. Chacun se promet d'avoir la fortune plus favorable que ses compagnons. Et, comme un vaisseau heureusement arrivé des Indes en fait partir cent, sans considérer que mille autres y ont fait naufrage, le bonheur d'un seul courtisan est cause qu'il y en a sans nombre qui s'embarquent pour suivre la même route qu'il a tenue, nonobstant9 les hasards d'une mer si pleine de corsaires qu'est la Cour, et si sujette à toute sorte de tempêtes. [...]

Mais je serais bien fâché qu'on prît ce que je vais dire pour une satire10, et ce que j'ai lu dans les livres pour une description de ce que j'aurais pu voir dans la cour des princes. En effet, je ne considère presque ici que les cours anciennes11, et les barbares ou tyranniques, d'où je tire toutes les philosophes de ce temps-là ont déclamé contre elles est un témoignage de l'estime que je fais des cours chrétiennes et surtout de la nôtre12, qui ne me permettrait pas de parler de la sorte si elle avait les mêmes défauts. Il ne serait pas juste d'ailleurs qu'on me blâmât de ce que tant d'autres ont fait avant moi.

François de La Mothe Le Vayer, De la liberté et de la servitude, 1643.


1. Courtisan : personne qui vit à la cour d'un souverain et cherche à obtenir ses faveurs. 2. Complaire : faire plaisir à quelqu'un en se conformant à ses attentes. 3. Diverties : détournées. 4. Révolution journalière : mouvement quotidien, ici utilisé pour décrire le parcours apparent du soleil dans le ciel. 5. Nasse : piège utilisé pour capturer les poissons. 6. Créance : croyance, confiance en quelque chose. 7. Grands : ceux qui détiennent le pouvoir. 8. Si est-ce que : néanmoins. 9. Nonobstant : malgré. 10. Satire : critique des vices d'une société ou d'individus. 11. Cours anciennes : cours des souverains de l'Antiquité. 12. L'auteur a été le précepteur du frère du roi Louis XIV, ce qui explique son éloge de la monarchie française à la fin du texte. 

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